Pour trois enfants, six parents
* Le mercredi je m'balade
Une paille dans ma limonade
Je vais embêter les quilles a la vanille
Et les gars en chocolat
J'ai dix ans
Prenez une cuillère de famille, une salière et un poivrier, mère et père, et trois pincées épicées de l'une et l'autre. Et puis écoutez-les, des années après.
Aucun des trois n'aura exactement, précisément, le même souvenir du même événement.
Chacun de la fratrie aura ressenti différemment les mêmes parents.
Le souvenir d'une scène familiale n'aura pas la même coloration :
- Je me souviens que le grand-père était dans le train, près de la fenêtre.
- Tu n'étais pas né, on te l'a raconté, tu as vu des photos. Tu ne peux pas t'en "souvenir"...
La mémoire est un drôle de phénomène, l'oubli une éventuelle protection.
Se rappeler le souvenir d'un autre est un pari pascalien, voire une situation kafkaïenne.
On porte souvent dans une famille, une histoire que l'on connaît mal, un prénom peut représenter un conflit ignoré, on peut se voir affublé d'une comparaison avec un oncle que l'on a jamais vu, avec une cousine décédée, une soeur qui aurait semé un conflit, un demi-frère qu'on a protégé.
Nicolas Sarkozy propose de confier aux écoliers de CM2 la mémoire d'un enfant juif de France victime de la Shoah.
Pourquoi un enfant juif, et non rwandais ou arménien etc, outre que :
** Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou à Göttingen.
A dix ans on a fort à faire. Entre quitter son enfance et entrer dans la cour des grands.
A dix ans on navigue entre amour et amitié, on s'approprie son histoire, plus ou moins clairement, selon ce que les parents en transmettent.
Simone Veil, ancienne déportée à l'âge de 16 ans, s'est prononcée sur cette proposition :
"C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de 10 ans! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs, beaucoup d’enseignants parlent -très bien- de ces sujets à l’école."
A l'heure où l'on demande aux parents d'être responsables, d'assumer leur fonction éducative, peut-être serait-il sain de leur faire confiance.
Faire confiance aux parents, aux enseignants, aux éducateurs.
A dix ans, on ne porte pas, non librement, un mort inconnu de son âge.
On apprend d'abord à se porter soi-même. A accepter les mémoires et les "oublis" de sa famille. Dignement.
Et c'est déjà beaucoup.
* Alain Souchon : J'ai dix ans
** Barbara : Göttingen 1965


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