23 février 2008

J'ai dix ans

blMemoire2

Pour trois enfants, six parents

* Le mercredi je m'balade
Une paille dans ma limonade
Je vais embêter les quilles a la vanille
Et les gars en chocolat
J'ai dix ans

Prenez une cuillère de famille, une salière et un poivrier, mère et père, et trois pincées épicées de l'une et l'autre. Et puis écoutez-les, des années après.
Aucun des trois n'aura exactement, précisément, le même souvenir du même événement.
Chacun de la fratrie aura ressenti différemment les mêmes parents.

Le souvenir d'une scène familiale n'aura pas la même coloration :
- Je me souviens que le grand-père était dans le train, près de la fenêtre.
- Tu n'étais pas né, on te l'a raconté, tu as vu des photos. Tu ne peux pas t'en "souvenir"...

La mémoire est un drôle de phénomène, l'oubli une éventuelle protection.
Se rappeler le souvenir d'un autre est un pari pascalien, voire une situation kafkaïenne.
On porte souvent dans une famille, une histoire que l'on connaît mal, un prénom peut représenter un conflit ignoré, on peut se voir affublé d'une comparaison avec un oncle que l'on a jamais vu, avec une cousine décédée, une soeur qui aurait semé un conflit, un demi-frère qu'on a protégé.

Nicolas Sarkozy propose de confier aux écoliers de CM2 la mémoire d'un enfant juif de France victime de la Shoah.

Pourquoi un enfant juif, et non rwandais ou arménien etc, outre que :
** Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou à Göttingen.

A dix ans on a fort à faire. Entre quitter son enfance et entrer dans la cour des grands.
A dix ans on navigue entre amour et amitié, on s'approprie son histoire, plus ou moins clairement, selon ce que les parents en transmettent.

Simone Veil, ancienne déportée à l'âge de 16 ans, s'est prononcée sur cette proposition :

"C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de 10 ans! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs, beaucoup d’enseignants parlent -très bien- de ces sujets à l’école."

A l'heure où l'on demande aux parents d'être responsables, d'assumer leur fonction éducative, peut-être serait-il sain de leur faire confiance.
Faire confiance aux parents, aux enseignants, aux éducateurs.
A dix ans, on ne porte pas, non librement, un mort inconnu de son âge.
On apprend d'abord à se porter soi-même. A accepter les mémoires et les "oublis" de sa famille. Dignement.
Et c'est déjà beaucoup.

* Alain Souchon : J'ai dix ans
** Barbara : Göttingen 1965

10 février 2006

Mise en examen des porteurs de couche-culotte

                       Bb_adulte_2 Inconnu

Le gouvernement prépare actuellement un plan de prévention de la délinquance qui prône notamment, je cite : une détection très précoce des « troubles comportementaux » chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance.

Monsieur Nicolas Sarkozy avait notamment cité cette phrase (AFP 19 nov 2005) : "Ce n'est pas quand un adolescent de 15 ans est devenu un délinquant multirécidiviste qu'il faut commencer à se préoccuper de son cas. Il faut donc agir le plus tôt possible, en direction des enfants, mais aussi des parents, qu'il faut aider à exercer leurs responsabilités avant qu'ils ne soient totalement dépassés".

C'est ce que j'entends sous le terme de prévention. La formule en soi n'est pas contestable. Et comme il serait enfin plus constructif de ne pas continuer à négliger la prévention, la tolérant comme on accepte vaguement une cousine un peu utopique, mais surtout de ne pas opposer acteurs de la prévention à répression.

Dans un rapport remis à Nicolas Sarkozy, le député UMP Jacques-Alain Bénisti  jugeait "primordiale la période des trois premières années de la vie et des trois années suivantes".

Nicolas Sarkozy a reçu le soutien du syndicat des commissaires de police (SCHFPN)  Syndicat des Commissaires et Hauts Fonctionnaires de la Police Nationale qui proposait en septembre d'identifier les comportements précurseurs de la délinquance "dès la crèche, la maternelle ou l'école primaire". 

Pour justifier cette détection précoce, le ministère de l'Intérieur s'appuie sur une expertise collective de l'Inserm, parue en septembre, "Trouble des conduites chez l'enfant et l'adolescent".

L'Institut préconise "un examen de santé vers 36 mois" car à cet âge, on peut faire un  premier repérage d'un tempérament difficile, d'une hyperactivité et des premiers symptômes du trouble des conduites".

Les professionnels seraient invités à repérer les jeunes enfants -
je cite- présentant  "des traits de caractère tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme » et la notion « d'héritabilité [génétique] du trouble des conduites». Le rapport insiste sur le dépistage à 36 mois des signes  suivants : «indocilité, hétéroagressivité, faible contrôle émotionnel, impulsivité, indice de moralité bas», etc.


Je me demande, à part  l'INSERM, qui a été sollicité, outre cette idée surréaliste du Syndicat des Commissaires, le SCHFPN -dont la compétence, en matière de développement de l'enfant ne me semble pas aller de soi- et je ne doute pas qu'ils m'excuseront d'émettre cette réserve, - mais enfin, pour aller imaginer qu'on puisse effectuer un repérage de signes prédicteurs de délinquance chez des enfants d'environ 36 mois......Messieurs les commissaires, allons, allons, je ne souhaite pas, -reprenant vos termes- tester votre niveau de contrôle émotionnel, mais j'ai le regret de vous dire que votre idée relève plutôt, hélas, de l'enfantillage le plus primaire.

J'aimerais beaucoup que Nicolas Sarkozy et Jacques-Alain Bénisti, et, surtout, les rédacteurs parmi les commissaires du SCHFPN viennent et jouent le jeu, de regarder mais pas seulement, de vivre avec des enfants de 36 mois, dans un contexte de collectivité, sans l'enjeu affectif que chaque parent peut avoir avoir sa progéniture, et qu'ils prennent surtout la peine d'écouter des professionnels leur expliquer comment ça "marche", un enfant de 36 mois (et même de 5 à 6 ans). In vivo avec analyse de situation. Formation gratuite, repas inclus. Si, si...


Pour reprendre la phrase "A cet âge, on peut faire un premier repérage d'un tempérament difficile, d'une hyperactivité et des premiers symptômes du trouble des conduites" :
Non. On ne peut pas "faire un premier repérage d'un tempérament difficile, d'une hyperactivité et des premiers symptômes du trouble des conduites"à cet âge. Pas plus d'ailleurs de 3 à 6 ans.

Parce qu'on a toutes les chances de prendre une colère très normale pour un signe de pathologie, parce qu'on a toutes les chances d'interpréter une agressivité saine pour un symptôme précurseur d'on ne sait quelle délinquance en germe. Parce qu'un enfant de ces âges a pour constant travail d'apprendre à être en relation avec ses pairs, le monde, ses règles et qu'il lui faut quelques années pour en percevoir les nuances.
Tout le monde n'est pas Einstein.
D'ailleurs, Albert était indocile, caractériel, insolent, indolent, détonnant, solitaire,  et n'a pas parlé avant l'âge de 4 ans..... Il a échappé à l'étiquette "enfant au comportement prédicteur de délinquance : à suivre de près". Ouf..

Donc, non on ne peut pas faire un premier repérage. Le meilleur moyen d'aider un enfant à "bien" grandir est de vivre avec, non de le guetter comme on traque une mauvaise graine dans le jardin.

La "notion d'héritabilité -génétique- du trouble des conduites" : j'aime assez la formule, qui ne sent pas très bon, entre la sur-médicalisation dont les américains sont friands, endormant ainsi le symptôme sans en décoder le sens, préférant calfeutrer leur désarroi en créant une terminologie nouvelle de pseudo-pathologies qui dédouanent tout le monde.
J'aime encore moins le -génétique- qui vient se glisser insidieusement dans cette phrase déjà douteuse tant elle est lourde de déterminisme.


La "froideur affective" qu'est-ce à dire : le silence ? la réserve ou la timidité ? Ne pas rire au bon moment estimé par autrui ? Un manque d'expansion comparativement à d'autres enfants du même âge ? Ne pas vouloir faire un bisou ? Ne pas aimer être serré dans les bras ? Rester lèvres fermées devant un inconnu ? Ne pas se mettre à pleurer lorsque l'enfant est réprimandé par l'adulte ?
Comment évaluer la réserve d'un enfant qui ne fait qu'imiter un caractère pudique parental ? Certains ont l'éloquence facile, le contact social inné, par éducation, par tempérament. D'autres moins.
Comment interpréter un ou deux signes sans tenir compte d'une foule de menus facteurs qui, pour l'enfant, sont essentiels ?

"L'indocilité", est-ce que c'est dire "non" quand on dit : à table ? Est-ce que c'est refuser d'aller faire la sieste quand un enfant n'a qu'une envie, même épuisé, c'est de jouer  ? Est-ce que c'est contraindre l'adulte, parent ou professionnel, à dire et redire parfois la même phrase ? Est-ce envoyer valser une assiette pleine de petits-pois carottes sur la tête du voisin ? Ou ne pas vouloir mettre son manteau pour aller jouer dans une cour ?

Souhaitons-nous éduquer nos enfants, ceux des autres, "vos" enfants, pour qu'ils deviennent "dociles" et obéissants à l'oeil et au doigt ?
Est-ce un citoyen docile que vous souhaitez façonner, modeler, ou un futur adulte volontaire, responsable, digne, libre de ses actes et de sa pensée, conscient et désireux de communiquer sans craindre d'inventer, d'entreprendre, sans se sentir marginal parce qu'il est original ?

Savez-vous qu'un enfant "docile" est précisément celui qui aurait tendance à nous faire souci ?

"Le faible contrôle émotionnel" ... Là, je suis perdue. Quand on voit des milliers d'adultes ne pas toujours avoir le contrôle de leurs émotions, quand tout enfant, quel que soit son âge, en est témoin constamment, à un feu rouge, dans un magasin, sur un marché, plus ou moins fortement à la maison, on attendrait d'un enfant de 3 ans qu'il ait un "bon" contrôle émotionnel ?

Un enfant qui enrage devant une frustration va parfois bien mieux qu'un enfant qui se laisse victimiser par un copain plus fort ou plus rapide.
Des deux, duquel direz-vous que son contrôle émotionnel est faible ?

Un enfant qui pleure lorsque ses parents le quittent le matin, ou qui se roule par terre dans un couloir de métro bondé après une journée intense d'événements,  un enfant qui "répond" à l'adulte et le teste dans ses contradictions, parce que à 36 mois on est très fort pour cela et que c'est d'ailleurs un passage souhaitable, l'évaluerez-vous aussi comme ayant un faible contrôle émotionnel ?

"L'indice de moralité bas"... me laisse pantoise. Qui fixe la qualité et le degré de "moralité" ? Comment un enfant de 3 ans aurait-il une notion de ce qui est moral ou non ? Alors qu'il commence à acquérir la notion de ce qui est permis ou pas, et à se l'approprier, ce qui n'a rien à voir.

Alors qu'il se trouve face, souvent, à la contradiction même des adultes dans leurs différences de comportements.

Il est en pleine découverte de sa propre conscience, il croit parfois bien faire alors qu'il se fait gronder, parce que sa manière d'interpréter le code social est en pleine élaboration, alors qu'il n'a pas tous les mots pour le dire et qu'il n'a pas ni les moyens de sa politique, ni la politique de ses moyens.
Et l'on voudrait chiffrer, évaluer, tester son "indice de moralité" ?
Si un enfant semble ne pas avoir acquis une certaine valeur du bon et du mauvais pour lui et autrui, ce n'est certainement pas à 36 mois que nous pouvons le soupçonner, et difficilement entre 3 et 6 ans. Mais c'est surtout
avec les parents qu'il faut travailler cette notion, par des voies d'écoute et de constant travail, de la part de professionnels ayant cette compétence et à qui l'on donne les moyens de le faire.

Les groupes de paroles, le travail de reparentalisation, entre autres, ont cet objectif et ont des effets. A long terme. Parce que ce sont alors les parents eux-mêmes qui peuvent, sans jugement, faire le chemin qu'ils n'ont jamais parcouru.

Ignorer la complexité du processus normal et nécessaire de croissance d'un enfant en cherchant à ficher, à traquer, des signes qui n'auraient aucun sens autre que mettre un ordre public là où il n'a pas lieu d'être, c'est se tromper de cible, c'est dénier la raison d'être du terme prévention, de l'expression accompagnement des parents.

Isoler tels comportements ou telles attitudes de la connaissance des familles, ne pas réfléchir à la compétence et à la subjectivité de l'observateur, c'est risquer de produire des pathologies là où elles n'existent pas, et de rendre méfiantes et réfractaires les familles fragilisées dont beaucoup sont pourtant demandeuses d'un accompagnement éducatif, professionnel, pédagogique, social.

A défaut de pouvoir trouver une solution réelle, durable, donc en faisant l'économie d'un travail en amont, de prévention humaine, pas à pas, de parentalité et/ou de reparentalisation, avec les parents et les enfants qui sont en réelle difficulté, en s'appuyant sur les partenaires dont c'est le métier, ce projet semble étrangement vouloir formater l'enfant, tous les enfants, plutôt que de travailler avec et non contre l'adulte et son enfant.
Et ce n'est certainement pas le problème de la délinquance qui se règlera si vous prenez le chemin de ce projet, embourbé d'effets pervers.


Il semble que ce soit l'enfant ici, qui par un raccourci ressemblant à un aveu d'impuissance qui ne se dit pas, soit une cible si facile qu'il est considéré comme un adulte dont on exige avant l'heure qu'il se plie à la conformité d'un modèle.

La question qui peut se poser alors est de savoir qui serait le "Maître" Etalon de la docilité, du contrôle émotionnel, de l'hétéroagressivité, du degré de moralité etc....soit :  Qui serait donc le Mètre-Etalon de... l'humain en devenir.

Un certain nombre de personnes, parents, professionnels, citoyens, s'opposent à ce projet, et vous pouvez les rejoindre ICI.